Bienvenue chez Grand-Mère
Lorsque l’on vient chez Grand-Mère, on se replonge dans l’univers tendre, ouaté et chaleureux de notre enfance. C’est un endroit singulier, bigarré et joyeux, baigné de douceur, reflétant tout ce qu’une vie peut permettre d’amasser. C’est aussi l’opportunité d’apprendre autrement, à travers l’histoire, certes modeste, mais toujours unique en soi, des objets qui font vibrer les lieux. Ce sont aussi des souvenirs de moments heureux qui s’inscrivent en nos mémoires car baignés d’une délicieuse nostalgie.
Retour sur un voyage extraordinaire.
Livrées pêle-mêle, nombreuses sont les anecdotes que nos esprits retiennent de ces escapades chez Grand-Mère.
Chez Grand-Mère, on se souvient d’emblée des senteurs qui frappent les narines : cela brille partout. Le torchon, le balai, la serpillière, la tête de loup et l’éponge traquent les moindres poussières et taches. La cire et l’encaustique embaument ensuite tout l’espace.
Dans les placards de la cuisine, Grand-Mère stocke plein de produits étranges qui sont passés d’usage. Il y a une quantité de boîtes ou de bidons aux décors amusants : ceux qui servent à nettoyer les cuivres, pour faire briller l’argenterie, la cire pour les parquets et les meubles, des dangereux pour chasser les mouches ou les cafards, des boîtes en carton entamées puis fermées par une pince à linge, du papier d’Arménie, de l’amidon, de la pâte à polir ou du siccatif. La maison de Grand-Mère est à son image : impeccable et elle sent adorablement bon. Grand-Mère est coquette car elle ne peut s’empêcher de laquer ses cheveux qu’elle a, auparavant, précieusement parés de bigoudis. Pour sa toilette, elle n’emploie que du savon qui lui fait une peau si belle et si douce. Elle termine toujours avec son éternelle eau de Cologne dont tous ses vêtements sont désormais imprégnés. Elle apprécie les jolies apparats mais surtout les belles coiffes. Elle a plusieurs chapeaux qu’elle range méticuleusement dans de grandes boîtes rondes en carton. Elle a une préférence pour ceux parés de plumes, de rubans ou de voilettes.
Chez Grand-Mère, il y a toujours du feu dans la cheminée. Pour lutter contre le froid extérieur mais également, simplement, pour le plaisir. Les bûches, séchées durant de longs mois, pètent bruyamment dans l’âtre mais, après quelconques sursauts d’étonnement, on aime tous se rapprocher de sa chaleur bienfaisante.
Grand-Mère aime les boîtes. Elle les affectionne tellement qu’elle les collectionne : les boîtes de pastilles, celles à sucre, à gâteaux, en bois ou en carton, en fer, simples ou avec des ornements joliment dessinés. Mais surtout celles portant des publicités. Elle les réutilise pour y stocker le sucre, la farine, le thé ou le café. Ou bien pour y économiser quelques billets destinés aux prochaines vacances.
Grand-Mère aime cuisiner, mais pas n’importe comment. Elle mijote ses petits plats dans une cocotte en fonte, sur le gaz, ou mieux sur le poêle à bois qui ronronnent l’hiver. Dans sa cuisine, tous les ustensiles sont savamment organisés, suspendus au mur, selon un ordre bien précis. Grand-Mère n’utilise pas les batteries modernes recouvertes de matière anti adhésive, elle ne possède que des casseroles et faitouts en aluminium, rutilants comme au premier jour tant elle les entretient avec soin. Et elle bichonne aussi tout particulièrement sa bassine en cuivre dont elle se sert pour concocter ses divines confitures ou ses merveilleux confits. Même si elle n’en a plus vraiment l’utilité, Grand-Mère passe tout son temps à réaliser des dizaines de conserves en tout genre qu’elle remise ensuite dans l’une des grandes armoires du cellier. Il y a des légumes, des fruits, des viandes cuisinées et des délices gourmands. Grand-Mère réalise sans cesse plein de bonnes choses. Elle fabrique du beurre, de la crème et des yaourts. Elle moud son café avec un vieux moulin à manivelle.
Grand-Mère adore les travaux d’aiguille. Avec délicatesse elle actionne le pédalier de sa machine à coudre et c’est parti pour un concert de cliquetis. Quand elle n’utilise pas sa machine, elle emprunte une aiguille et un dé dont elle chausse le bout de son majeur ; elle glisse un œuf quand elle reprise les chaussettes. Dans l’armoire de Grand-Mère, il y a des piles de linge : des serviettes, des mouchoirs, des draps, tous brodés par la jeune fiancée qu’elle fut.
Grand-Mère est toujours très émue lorsqu’elle raconte sa rencontre avec Grand-Père puis leurs épousailles. Elle a conservé sa couronne de mariée, son bouquet et ses gants. Elle les a précieusement préservés dans une jolie vitrine, au-dessus de laquelle elle a accroché le cliché de ce moment inoubliable réalisé pour l’éternité.
Venir chez Grand-Mère offre aussi la chance d’admirer ses nombreuses horloges et ses vieux réveils, la multitude de bibelots acquis au fil des années qu’elle a parsemés sur le moindre recoin de ses meubles, sa magnifique vaisselle reçue en cadeau de mariage dont le service à café raffiné qu’elle ne réserve qu’à ses visiteurs. C’est également l’occasion de redécouvrir la magie d’une boîte à boutons, d’un missel suranné avec ses images saintes portant au revers les noms d’illustres inconnus qui ont traversé le séjour de Grand-Mère, et le chapelet séculaire hérité d’une ancêtre.
Lorsque l’on est chez Grand-Mère un détour par le grenier s’impose. Là se prélassent dans des malles ancestrales les vêtements de ses enfants lorsqu’ils n’étaient encore que des chérubins, leurs adorables créations confectionnées à l’école ou inventées un peu maladroitement, avec les moyens du bord. Sur le plancher on y trouve d’antiques transistors, des lampes à pétrole ou des souvenirs de toutes sortes glanés au fil des ans.
De mon enfance chez Grand-Mère, je me souviens, comme si c’était hier, des effluves de cire et de confitures qui flottaient dans l’air, de la grande cuisine au milieu de laquelle trônait une table massive sur laquelle elle s’apprêtait toujours à préparer des plats tous plus succulents, mais aussi des draps séchant au jardin, battus par le vent, comme la grand voile d’un bateau, du parfum frais qui s’en échappait. Je revois encore Grand-Mère battre ses tapis en chantant, de sa satisfaction lorsque sa maisonnée était enfin conforme à ses souhaits.
Je ne peux plus revenir chez Grand-Mère car son âme s’est envolée vers d’autres cieux. Je ne peux plus admirer toutes ces choses à nulles autres comparables puisqu’elles étaient siennes, mais leur souvenir est tellement vivant en ma mémoire que je peux sans peine les décrire dans leurs moindres détails, peut-être même, en fermant les yeux, les toucher par la force de mon esprit. Mais au-delà de tout ce matériel superflu en soi, demeure surtout en moi l’héritage exceptionnel que m’a légué Grand-Mère : des heures suprêmes de présence à me raconter son histoire, dans l’Histoire, son expérience inégalable, ses recettes et ses secrets, les clés d’une vie réussie, en toute simplicité.
Souvent quand vient le soir, quand tout est calme et serein, s’affirment en moi des voix surgies du passé. Très souvent c’est celle de Grand-Mère que je perçois. Dans le vide des heures, je l’entends, comme si elle était à mes côtés, me rappeler les fondements essentiels à respecter pour que le quotidien soit le plus harmonieux possible et que, plus tard, lorsque je partirai pour le long voyage, ma petite-fille me donne, à son tour, rendez-vous pour des conversations secrètes.













